Ancrage au quartier

Le processus ordinaire de la jeunesse est caractérisé par plusieurs étapes de socialisation successives. Celles-ci, trouvent leur source au sein du cocon familial, aux côtés des parents et à proximité du lieu de domicile. Par la suite, l’enfant démarre une nouvelle étape par le biais de la scolarisation primaire qui permet une ouverture d’un cercle social, le début d’activités extrascolaires ainsi qu’une exploration de l’au-delà du lieu de domicile.

Puis, lors du passage au secondaire II qui est considéré comme une étape clé de la transition juvénile, l’adolescent découvre une nouvelle forme de mobilité, qui est étroitement liée au choix de l’orientation professionnelle ou encore à certaines infrastructures qui ne sont pas disponibles au sein de la commune d’origine.

Nous nous sommes intéressés à cette notion de mobilité des jeunes de la région des Trois-Chêne et de l’élargissement de leur territoire lors de cette période de transition juvénile. Cela, par le biais de trois expériences singulières, restituées sous la forme de portraits sociologiques. Nous avons porté une attention particulière à leurs liens de filiation, leurs relations interpersonnelles et la manière dont ils investissent la commune, leurs activités scolaires et professionnelles et la relation qu’ils entretiennent avec les TSHM, qui ont joué un rôle prépondérant pour chacun de ces jeunes, mais pour des raisons différentes. Ces trajectoires démontrent également l’importance d’une formation de secondaire II et l’impact qu’à celle-ci sur le potentiel de mobilité de l’individu.

Marie : le quartier en premier, la ville en dernier.

Il est 9h30, nous retrouvons Marie, une jeune adulte de 27 ans au centre de sa commune, Chêne-Bourg. Après une cigarette expresse, nous entrons dans ce bâtiment, qu’elle semble manifestement mieux connaître que nous. C’est une impression qui est vite confirmée à la manière courtoise dont elle salue les travailleurs sociaux du SPOT lorsque nous passons devant leur bureau. Nous débutons l’entretien par des banalités géographiques concernant cette région des Trois-Chêne qu’elle semble également parfaitement connaître.

« Maintenant je me rends compte que j’ai habité là toute ma vie quoi ».

En réalité, ce n’est pas tout à fait juste, Marie a grandie dans la commune, puis, en raison du divorce de ses parents, elle s’est d’abord installée à Thônex, la commune limitrophe en compagnie de sa mère.  Puis à l’âge de 14 ans elle est allée vivre chez son père du côté de Vieusseux, qui se trouve sur la rive droite du Lac Léman. Cependant, elle a continué d’investir la commune de Chêne-Bourg et même poursuivie son école, en dépit de la distance qui la séparait de son lieu de domicile.

« Mais comme j’avais tous mes potes et tout ça ici, j’ai continué à venir à l’école ici ».

C’est donc sur ce rythme linéaire menant de Vieusseux aux Trois-Chêne qu’elle passe la majeure partie de son adolescence, c’est une tendance qui est également partagée avec ses amis du quartier « mais on est quand même une bonne majorité à être assez attachés ». Leur lieu de rassemblement favori était la cour de Prépicot, où ils passaient de nombreuses heures à refaire le monde autour d’une cigarette, et lorsqu’il faisait un peu plus froid, l’équipe se dirigeait en direction d’un bar qui a bercé leur adolescence « le clodo, c’était genre le QG pendant 10 ans ».

Sur le plan professionnel, elle débute l’école de culture générale (ECG) après le cycle. Mais elle n’est pas une grande partisante des branches scolaires et ne trouve que peu d’intérêt à ce type d’enseignement « C’est à cause… que je me suis tellement ennuyée que j’ai fait 3 mois et puis, j’ai arrêté ». Suite à cette période, elle travaille pendant quelques temps au théâtre du Grütli et tente une expérience au conservatoire de théâtre. Néanmoins, cette dernière n’est pas concluante.

C’est aussi à cette période qu’elle commence à nouer de réels liens avec les travailleurs sociaux hors murs (TSHM) de la commune. Cette étroite relation la mène à devenir monitrice au SPOT. Puis, petit à petit elle se découvre un vif intérêt pour le travail social, domaine dont elle souhaite faire son métier « genre d’être jeune, d’être derrière… tu vois j’ai envie de passer de l’autre côté du rideau, ça m’intéresse vachement plus ». Actuellement, Marie est en apprentissage d’assistante sociaux éducative (ASE), celui-ci est en stand-by, mais elle est bien déterminée à le mener à terme.

Pour revenir à la relation qu’elle entretient avec cette région des Trois-Chêne. Marie quitte son domicile à Vieusseux vers l’âge de 20 ans pour prendre une colocation avec une amie. Une (très) brève réflexion aura été suffisante pour déterminer leur nouveau lieu domicile « donc du coup on a cherché un truc et évidemment le premier truc qu’on s’est dit, on revient à Chêne-Bougeries ! », « c’était une évidence ».

En effet, elle ne tarit pas d’éloges lorsqu’elle parle de cette région, « tu regardes tous les autres quartiers, il n’y en a pas qui sont aussi cool ». La proximité villageoise est un élément qui compte à ses yeux et qui lui fait se sentir bien entre ses Trois-Chêne « les gens ils se disent bonjour aussi ».

Tandis qu’à l’inverse, et contrairement à une multitude de jeunes du canton, elle n’est que peu intéressée par le grand Genève,

« Enfin Genève, c’est pas vraiment la ville de rêves, tu vois ? ça me parle pas énormément. des bars avec de la musique nulle, des gens qui sont pas chouettes, une ambiance… pas d’ambiance… tu peux pas rentrer dans tel endroit si t’es pas habillé comme si, comme ça, les gens te regardent de travers, ou toi tu te sens pas à l’aise, ce genre de truc, ça m’a jamais vraiment donné envie ».

Nous l’aurons facilement compris, Marie apprécie sa région et la manière dont elle la vit. Elle apprécie également ces liens intimes qu’elle a su nouer avec certains lieux, certaines personnes, certains travailleurs sociaux. En somme, c’est une routine qui lui convient et elle n’est pas prête à la changer de sitôt.

Kevin : la mobilité en tant que levier, le quartier toujours ancré

Aujourd’hui, nous retrouvons Kevin. Un jeune homme de 21ans né et domicilié sur la commune de Chêne-Bourg. Il est 14h00 très exactement, nous enchainons un 2ème entretien de suite et toujours dans ce même lieu si familier pour les jeunes du quartier, le SPOT de Chêne-Bourg. Kevin nous attend patiemment dans la salle de réunion vêtu d’un training qui semble être l’un de ses précieux camarades. Notre équipe l’ayant déjà rencontré, nous rentrons très vite dans le vif du sujet.

« Ça va faire 21 ans que je suis là-bas »

Issu d’une famille monoparentale, c’est à Sous-Moulins qu’il réside en compagnie de son frère et de sa mère et cela depuis de longues années. Lors de son adolescence, et à l’image de bon nombre des jeunes de la région, Kevin était coutumier des grands regroupements sur la place Favre, c’est d’un ton hasardeux qu’il nous indique à quelle fréquence cela se déroulait « ouais quelques fois, pas mal quand même, souvent ». Néanmoins, c’est une tendance qui s’est estompée avec le temps, au profit de rencontres plus intimes et en plus petit comité « souvent on se voit chez l’autre, chez l’un et puis voilà ». Il fait également la majeure partie de sa scolarité dans la région. L’école primaire, puis le cycle en premier lieu, avant de s’éloigner quelque peu de cette commune dans le cadre de son inscription à l’école de commerce Nicolas Bouvier, fait qui démontre également une ouverture à la mobilité. Par la suite et toujours en quête de la plénitude professionnelle, il quitte ce dernier centre d’enseignement en raison d’un manque d’intérêt.

« En fait, c’est pas ça que je veux faire », « je me rends compte qu’en fait… j’ai pas de motivation ».

Simultanément à cette période, Kevin est très proche des TSHM qu’il fréquente régulièrement depuis 2015, notamment dans le cadre de petits jobs en tout genre. Ceux-ci, étant étroitement liés au domaine du travail social, ils lui permettent de cibler son choix professionnel. Ainsi, et sous l’impulsion des TSHM, il cumule les petits jobs, d’abord au sein d’un espace culturel, puis en tant que moniteur et responsable de camps avec deux organismes différents. Déterminé à effectuer un apprentissage dans le domaine du social, les TSHM l’oriente vers une fondation experte en coaching et insertion. Dans le même temps, il effectue plusieurs stages en garderie et en gériatrie dans le but de déterminer la population avec laquelle il souhaiterait être actif. Actuellement, Kevin est à la recherche d’une place d’apprentissage pour la rentrée 2020, ses intentions ne trompent pas, et il nous apparaît déterminé et confiant. « Là franchement j’ai envie de l’avoir ça me motive »

Globalement, il se dit très reconnaissant envers les TSHM pour leur présence lors de cette période d’adolescence, et leur précieuse aide dans ses démarches professionnelles.

« Les TSHM c’est un peu des aides qu’on ne pourrait pas trouver à tous les coins de rues »

De nature engagée, Kevin participe également à d’autre projets en collaboration avec les TSHM, mais dans un registre plus collectif que personnel. Le discours fait lors de la fête nationale en 2017 est un excellent exemple, et il en garde une belle empreinte

« Ça nous a beaucoup instruit, de regarder, enfin de connaître un peu qui dirige le projet du quartier et voilà de discuter un peu avec eux, de dire que voilà ils font quand même un bon boulot, ils rénovent pas mal le quartier, qu’ils écoutent un peu la voix des jeunes et des adultes aussi »

Par ailleurs, il est très intéressé par la politique et n’hésite pas à faire valoir son droits de citoyen en prenant régulièrement part aux votations « maintenant ça fait trois ans que je vote ».

Concernant son avenir, Kevin adopte une vision pragmatique, grandement liée à l’aspect professionnel et qui se dirige vers un équilibre qu’il ambitionne d’atteindre.

« Je voudrais me poster à un endroit où…c’est le plus bénéfique pour moi, que ce soit dans le professionnel aussi, c’est d’un point de vue professionnel, école, tout, donc je préfère me situer plus au centre-ville ».

Néanmoins, et compte tenu des éléments relatés lors de nos entretiens, il nous est impossible de douter de son attachement aux Trois-Chêne, comme il nous l’indique parfaitement. « Même si je pars de ce quartier, où que j’habite ailleurs, je sais qu’il y aura toujours une partie de moi qui sera là et que je vais revenir »

Max: une mobilité variée, partiellement exploitée

« Quand t’es petit tu vois, tes amis tu les façonnes quand même par rapport à ton équipe de foot, moi, mon frère son groupe d’amis c’est tout par rapport au foot la plupart, moi aussi de base mes amis c’est par rapport au foot, après tu vois ça se développe, tu te trouves ou pas avec certaine personne, mais de base c’est quand même le foot ! »

13h00 très précise et comme convenu, cependant notre premier interlocuteur de la journée n’est pas présent. Notre équipe décide alors de lui passer un coup de fil. Max 19 ans, répond de suite et exprime une incompréhension quant à notre texto de rendez-vous avant de s’en excuser. Moins de 5 minutes plus tard, nous le voyons débarquer à la hâte sur le lieu de rendez-vous, vêtu d’un large training. Les présentations sont brèves car ce n’est pas notre première rencontre, ainsi, nous nous mettons vite au travail.

« Même avec la famille, je pense il y a jamais eu une semaine où j’ai pas vu un membre, je vois tous le temps ma tante ou mon cousin ».

Né d’une mère aux origines asiatiques et d’un père Suisse, Max a aussi un petit frère duquel il est très proche tout comme ses parents. Ils vivent les quatre dans la commune de Chêne-Bourg et cela depuis de longues années, excepté un déménagement mais sans trop s’éloigner tout de même « à pied, c’est 30 secondes ». Famille très soudée, c’est une vertu qu’ils cultivent tous ensemble et depuis toujours.

Sur le plan scolaire, Max fait la totalité de ses études sur les Trois-Chêne. L’école primaire, puis le cycle, avant de débuter l’école de culture générale à Chêne-Bougeries, qu’il réussit avec brio. Ayant pour projet de débuter la HETS, il échoue aux tests psychotechniques lors de l’année 2019. Toutefois, sa motivation n’est en rien esquintée, et il reste déterminé à retenter sa chance l’année suivante. En attendant, il dispose de plusieurs petits jobs tels que les livraisons qu’il effectue pour la pharmacie ou encore l’arbitrage de matchs officiels de football en collaboration avec l’association genevoise de football.

Lors de son adolescence, il se réunissait souvent avec les autres jeunes sur la place Graveson ou au parc Peillonex, bien que c’était plus fréquent lors de la saison estivale. Actuellement, il nous parle de plus petits rassemblements. « Quand tu sors, t’es 2-3-4 personnes et après tu croises d’autres personnes mais c’est pas genre tu sors et il y a tout le monde ». Mais cela ne l’empêche pas d’en garder de bons souvenirs, comme les fois où ils se regroupaient dehors, autour d’une télévision amenée par un pote du quartier pour regarder des matchs de la coupe du monde ou de l’euro, ce qui témoigne d’une ambiance qui ne se trouve pas à tous les coins de rue.

D’ailleurs, et en parlant football, il semblerait que ce sport ait également joué le rôle d’instance socialisatrice pour Max et son entourage.

« Quand t’es petit, tes amis tu les façonnes quand même par rapport à ton équipe de foot, moi, mon frère son groupe d’amis c’est tout par rapport au foot la plupart, moi aussi de base mes amis c’est par rapport au foot, après tu vois ça se développe, tu te trouves ou pas avec certaine personne, mais de base c’est quand même le foot ! »

Max est particulièrement attaché à son quartier mais n’est pas réticent lorsque nous parlons mobilité, qu’il affectionne sous plusieurs formes tout en vantant l’accès facile de la région genevoise par le biais des transports publics

A noter qu’il vient très récemment d’obtenir son permis de conduire, ce dont nous le félicitons énormément. De ce fait, il est encore mieux équipé qu’auparavant pour se mouvoir, mais il n’empêche qu’il préfère rester dans le quartier et se déplace principalement pour des raisons précises.

« Si tu travailles à gauche et à droite, tu fais des occupations, des trucs, t’es obligé de bouger ».

En revanche, il se dit très satisfait par l’arrivée du CEVA dans sa commune, notamment car celui-ci apportera une nouvelle dimension citadine «  ça va amener un peu de vie, tu sais parce que je crois Chêne-Bourg c’est 9000 habitants ».

Max nous exprime un autre élément socialisateur propre aux Trois-Chêne et il n’est pas des moindres. « Les TSHM, quand tu travailles avec eux tu vois souvent des personnes du quartier enfin pas forcément avec qui tu traînes, mais tu vois, tu connais et tout, et… on peut dire ça rassemble ». Max fréquente les TSHM depuis l’âge de 15 ans, il entretient une excellente relation avec la totalité de l’équipe et cela sans préférence. Ils lui ont permis de trouver plusieurs petits jobs, notamment la promotion pour différents types d’évènements. Ils se sont également montrés disponibles pour des corrections de lettres de motivation et de CV, et parfois, il lui arrive de passer les voir sans aucune raison spécifique, mais pour « dire bonjour ».

De manière générale, Max dispose déjà d’un cercle social qui, à son échelle, lui convient parfaitement, ainsi qu’une routine qui lui convient tout autant. Ceux-ci, sont l’addition de ses repères et de ses antécédents sociétaux avec les Trois-Chêne. Néanmoins, et compte tenu de sa probable rentrée en études supérieures, qui engendrera un élargissement de son cercle social ainsi qu’un accroissement de sa mobilité, il serait intéressant de s’entretenir à nouveau avec Max dans le but d’analyser les éventuelles différences sur cette thématique.

Conclusion

Ces portraits peuvent illustrer les propos de Deville (2007), « Un quartier, des jeunesses », de par leur singularité, révélant la place du noyau familial dans leur processus de socialisation. 

Un schéma familial traditionnel pour Max, monoparental pour Kevin et dissolu pour Marie, qui ne qui ne les empêchent toutefois pas de s’exposer et d’explorer leur quartier au travers d’occupations masculines, à l’instar de Marie.

Le comportement de cette dernière révèle une ambivalence qui lui est propre au regard des autres adolescentes, et ce dans lien qu’elle entretien avec son «territoire », en préférant y revenir durant la période où elle vit « sur l’autre rive » plutôt que de s’insérer dans un processus d’élargissement de son réseau.

Le passage au secondaire II, qui selon les propos de Deville représente un «mode d’accès à de nouveaux territoires », révèle à nouveau les inégalités de ces trois trajectoires en matière de mobilité liées au rapport qu’ils entretiennent avec la formation.

En effet, Max, en attente d’être admis dans une école supérieure, fréquente la ville plus librement que Kevin, se trouvant actuellement dans un processus de réorientation, et qui préfère rester dans son quartier pour sa dimension «humaine ». 

La situation de Marie, en rupture scolaire, peut illustrer le stigmate ressenti par des jeunes sans formations et leur ancrage au quartier, que Deville résume ainsi : «  La fixation sur une identité « de quartier » est le fait des laissés pour compte  qui n’ont pas pu accéder à d’autres facteurs d’identification. La carrière scolaire et professionnelle, le développement des goûts et des loisirs personnels aboutissent à la fin du rôle prépondérant de cette identification restreinte. » (Deville, 2007, p10)

Nos portraits peuvent apporter une lecture de l’action sociale portée par les TSHM dans le renforcement de l’individu dans ses liens sociaux au regard d’un continuum de socialisation et du passage au secondaire II, illustré ici par des petits jobs pour le premier, une orientation pour le second et de l’empathie, un besoin d’appartenance et de reconnaissance pour Marie.

Bibliographie

– Deville, J « Investir de nouveaux territoires à l’adolescence », Sociétés et jeunesses en difficulté, [En ligne], n°4 | Automne 2007, mis en ligne le 27 mars 2008, consulté le 13 novembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/sejed/1633


– Paugam, S. (2014). Intégration et inégalités : deux regards sociologiques à conjuguer in S. Paugam (dir), L’intégration inégale, force, fragilité et rupture des liens sociaux, 1-23.

Réalisé par :

Sabri Boujenfa, Stéphane Brasey, Kelly Brunier et Sarah Horisberger

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