La Maison du coin

Au travers du regard d’Issa

En fin d’après-midi d’une belle journée ensoleillée, nous arrivons les uns après les autres devant la Maison du coin où nous nous sommes donnés rendez-vous. A défaut de pouvoir entrer par le jardin, nous remarquons une vieille porte en bois sur la gauche de la Maison. Le prénom d’Issa y figure, le jeune que nous allons rencontré en ce dimanche d’automne.

Malgré le soleil, il fait plutôt froid. Après avoir attendu quelques minutes, nous prenons l’initiative d’attendre à l’intérieur comme la porte n’est pas verrouillée. En entrant, un peu embarrassés d’être entrés sans y avoir été invités, nous observons l’architecture et l’aménagement intérieur. Après le seuil, nous trouvons deux portes blanches à battements qui séparent le hall principal du petit sasse. La Maison n’est pas toute fraîche. La luminosité est plutôt sombre. Nous pouvons percevoir un vieil escalier en bois qui mène aux chambres.

En nous dirigeant directement à droite au rez-de-chaussée, nous voyons la cuisine, à la crédence et aux carreaux datant probablement du siècle dernier. L’électroménager lui donne un petit coup de jeune. Nous déposons toutes nos affaires sur la table au centre de la pièce. Nous échangeons avec discrétion sur nos premières impressions et ressentis de la Maison. Pour certains, elle ne dérange pas en soi, mais pour d’autres elle paraît froide.

Nous choisissons d’installer nos affaires dans la salle principale qui dispose d’une grande table en bois. En attendant Issa, l’une déplie son trépied pour installer la caméra Q8 pendant qu’une autre sort son carnet de croquis et ses stylos. Nous disposons aussi de quoi prendre des notes. Pour cette rencontre, nous amenons des boissons et encas afin de créer une atmosphère chaleureuse pour favoriser une discussion ouverte et informelle sur le vécu d’Issa au sein de la Maison.

Nous profitons du jardin pour fumer une dernière cigarette et se mettre d’accord sur le déroulement de cette discussion. C’est à ce moment qu’Issa arrive. Chacun se présente et le salue. Nous échangeons quelques impressions sur le jardin que nous trouvons très agréable. Nous rentrons ensuite afin de discuter autour du goûter et de faire plus ample connaissance.  

Une transition compliquée

Quand Issa part du Sénégal pour vivre à Genève, il vit en appartement avec son père. Vers l’âge de 15 ans, Issa rencontre quelques difficultés et demande à être placé en foyer où il y vivra moins d’une année. Pendant l’École de culture générale, il a des amis dont il est proche, mais ne se sent pas à l’aise dans sa formation. « J’ai eu quelques problèmes, je ne me sentais pas bien et du coup j’ai décidé d’arrêter l’école. »

« Je suis arrivé en Suisse à 12 ans, j’ai directement intégré le cycle en classe normale. Après le cycle, je suis allé à l’ECG Jean-Piaget, j’ai fais la prépa et la première année. »

Issa, jeune de la Maison du coin

Une éducatrice du foyer lui propose une alternative lorsqu’il lui annonce son souhait d’arrêter l’école. Elle l’encourage à tenter sa chance dans une institution pour personnes en situation de polyhandicap où elle y connaît des professionnels. Le jeune décroche deux jours d’essais dans l’institution et se fait engager pour un stage de deux ans. « Ca s’est bien passé et du coup depuis 2015 je suis resté travaillé là-bas. » Issa continue d’y travailler comme aide soignant et acquiert une certaine stabilité financière.

Approchant sa majorité, Issa doit quitter le foyer dans lequel il se trouve, pour être reconduit dans un « appartement de progression » à Carouge. Il vit alors en colocation avec Lisa, une ancienne habitante du foyer. Issa se questionne alors sur l’arrêt d’aide au logement à 18 ans. Il explique que ce n’est pas parce qu’on atteint la majorité « …qu’on arrête d’être dans le besoin. A partir de 18-19 ans, on nous dit qu’on est adulte, qu’on a les capacités de nous débrouiller. Je trouve ça dommage. Ce serait bien d’avoir une structure avec un accompagnement éducatif jusqu’à 23-25 ans. Ca permet de connaître les bases et comment se débrouiller. Tandis que la, à 18 ans tu dois te débrouiller et avec l’administratif c’est compliqué ».

Par la suite, le jeune quitte l’appartement de progression car des travaux y sont effectués. Les travailleurs sociaux hors murs de Carouge proposent à Issa et Lisa d’intégrer un nouveau logement au sein d’une maison communautaire. Ils leurs expliquent que ce nouveau projet est né d’une collaboration entre la commune de Chêne-Bougeries et la FASe. Les deux jeunes sont parmi les premiers à en bénéficier.

Une période de progression

Au début, Issa trouvait la Maison un peu étrange. Il était habitué à vivre au sein d’architectures plus modernes. Il raconte que la Maison craque de partout et que l’intimité n’est pas évidente. Issa nous explique avec humour qu’il ne fallait rien oublier en bas de la maison, sinon il fallait redescendre tous les escaliers qui font beaucoup de bruit.

« C’était assez bizarre, sombre, si tu mets pas la lumière tu vois rien. Mais on s’y habitue vite. Au début c’est un peu flippant tu vois rien. »

En outre, il trouve l’emplacement de la Maison bien situé, il ne l’a verrait pas ailleurs. Tout est à proximité. Le bus, le tram et les différents commerces sont proches du logement. Issa nous explique que c’est très pratique étant donné qu’il n’a pas d’autres moyens de transports. Etant habitué à vivre dans des logements proches de la ville (Acacias, Carouge, Pâquis), il ne se serait pas vu habiter en campagne.

A son arrivée à la Maison, il doit s’adapter à une nouvelle forme d’accompagnement des travailleurs sociaux, mais aussi à une nouvelle cohabitation avec les autres jeunes. Ce lieu étant chez lui comme chez les autres, Issa doit apprendre à y vivre. En comparant les différentes structures d’accueil, nous découvrons que c’est une Maison communautaire et autonome, pas du tout comparable aux internats éducatifs. « C’est différent des foyers, on est plus libre. Si on veut, des potes peuvent rester, moi ça m’a aidé, j’ai pu avoir une vie sociale normale et pas renfermée. »

Les dires d’Issa mettent en lumière une manière différente d’accompagner et d’être accompagné. Il parle de l’équipe de TSHM avec recul, respect, mais surtout reconnaissance. « De temps en temps, ils passaient pour voir si tout allait bien, mais en général ils évitent de passer. C’est un lieu de vie et on doit se sentir chez nous, donc ils ont pas forcément envie d’être là. Au début du projet, ils passaient plus souvent pour s’assurer que tout allait bien et après ils ont relâché. Certains jeunes voulaient vraiment moins de présence éducative. Et si ça joue pas, de toute façon on peut les appeler. Les TSHM étaient là sans être là

Les liens entre jeunes se font de manière autonome au sein de la Maison. Issa explique que la présence éducative légère est plus appréciable que dans un foyer. Il a notamment pu se sentir chez lui en invitant ses amis. Par ailleurs, il a été confronté à certaines difficultés de cohabitation. Pour que cela se passe bien, la communication ainsi que le respect des règles sont importantes. Lorsque Issa nous parle de ses différentes expériences avec les jeunes et de la présence des TSHM, nous pouvons alors comprendre que le travail effectué se fait subtilement.

« Au début c’était un peu compliqué par rapport aux relations, on est tous différents, on a pas les mêmes comportements, on a pas vécu les mêmes expériences, on a pas les mêmes valeurs (…) Il n’y a pas eu vraiment de soucis, donc on réglait entre nous s’il y avait des problèmes. Si on a des problèmes entre nous on a pas le choix, on doit parler. C’est l’avantage du peu de présence éducative. Et si ça joue pas on peut appeler les TSHM. »

Au fur et à mesure, Issa nous raconte que cette expérience humaine a été bénéfique sous plusieurs aspects. Il a appris à vivre chez lui tout en vivant chez les autres. Il s’est habitué à accepter les modes de vies des jeunes qu’il côtoyait quotidiennement et à s’ajuster tout en communiquant ses propres besoins. Cependant, la Maison lui a principalement été utile afin d’acquérir un certain équilibre pour se focaliser sur autre chose que la recherche de logement. « La Maison m’a beaucoup aidé. Surtout que j’étais dans une période où j’étais en conflit dans mes études, du coup ça m’a permis d’avoir une certaine stabilité. Et sur l’aspect financier, ça m’a permis de beaucoup économiser. J’ai beaucoup économisé grâce à cette Maison et ça m’a permis de pouvoir me payer des trucs que je voulais, comme des trucs pour mon nouveau logement. »

Après une année de contrat, les jeunes peuvent effectuer eux-mêmes la démarche de renouvellement du bail auprès des TSHM pour une année supplémentaire. Concernant Issa, ce sont les professionnels qui sont venus lui poser la question. Il n’a pas hésité un seul instant à signer. Il laisse entendre qu’il est également satisfait de cette autonomie financière afin de ne plus avoir le sentiment d’être un poids pour la société. Ayant bénéficié durant quelques temps de l’Hospice général, il était plus qu’heureux de s’en défaire afin de ne plus avoir de compte à leur rendre.   

« Je me suis dit de toute manière c’est mieux de renouveler direct comme ça j’ai plus de temps pour m’organiser et chercher bien comme il faut. Parce que je pense qu’en moins d’une année on ne trouve pas d’appartement, c’est impossible (…) Ca coûtait pas cher. Pour moi c’était du pain béni alors j’en ai profité jusqu’au max. »

Il est important de ne pas oublier l’aspect intergénérationnel de ce projet. Certains locaux de la Maison sont partagés avec l’Association des aînés Nouvel Horizon. De base, l’idée était de créer une collaboration et un partage entre les jeunes et les aînés. D’après Issa, les différents rythmes de vie de chacun font que la création de liens ne s’opère pas vraiment au sein de la Maison.

C’est à l’occasion d’un voyage dans différents déserts marocains organisé par Claude, le Président de l’Association des aînés, et une TSHM que cela a changé.

« On était comme une vraie famille. Des noirs, des blancs, des asiatiques, des jeunes, des vieux, à vivre tous ensemble sans aucune différenciation. »

« Pour expliquer mes motivations, j’ai dit que c’était pour pouvoir voir les étoiles. Vu qu’au Sénégal il n’y a pas d’immeubles comme ici, on pouvait voir les étoiles et le coucher de soleil comme dans une carte postale. Et du coup ça m’avait un peu manqué et c’était pour cette raison. »

Nous l’avons questionné sur ses aprioris vis-à-vis des aînés. Mise à part l’appréhension de la différence du rythme de vie des aînés et des jeunes, il n’en avait aucune. « En Afrique, au Sénégal, on a des relations entre jeunes et adultes qui sont assez spéciales, les aînés occupent une certaine place. Il faut juste les écouter et en les écoutant ils ont plein de choses à dire. »

Issa nous explique que ce voyage a pu voir le jour grâce à la mobilisation de chacun pour récolter des fonds : Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle, petits jobs, économies, afin de faire une caisse commune. Il se souvient particulièrement du déroulement du voyage et des différentes activités, tels que les moments partagés avec les aînés qui sont de très beaux souvenirs. Issa retient quelques notions phares de son voyage : solidarité, écoute, échange, épreuves. Il ressort grandit de ce voyage. 

Nous avons alors pu remarquer que l’intergénérationnalité est un projet qui fonctionne, particulièrement lors de moments privilégiés à l’extérieur du lieu de vie. Il est vrai que Issa nous a bien expliqué que la Maison est surtout un lieu de ressource pour se poser et se reposer. Selon lui, les activités extérieures sont indispensables pour la création de liens, car il y a moins de cadre aidant-aidé qu’entre les murs institutionnels. D’autant plus qu’il verrait vraiment du sens à travailler ce lien avec les aînés.

Une maturité grandissante

Actuellement, Issa habite seul dans son propre appartement. Ayant effectué son dossier en toute autonomie, les TSHM de la Maison du coin l’ont aidé pour les informations générales et les contacts afin de trouver un logement. Son éducateur référent lui avait parlé d’un appartement qui à sa connaissance était libre. Il a alors déposé son dossier et celui-ci a été retenu.

« Franchement c’est cool d’avoir un chez soi, tu peux faire ce que tu veux … Je le vis bien. Maintenant je suis posé, j’ai pas de délai. » Issa n’a pas eu la chance d’habiter dans des lieux sans avoir une date de départ. Depuis qu’il est à Genève, c’est la première fois où il peut se poser sans devoir penser à repartir. Actuellement, il se sent vraiment bien dans son nouveau chez lui.

« Je me sens libéré. Enfin! Il a fallu que je traverse tout ça que je fasse tout ce chemin pour arriver à ça, donc franchement c’est cool. Il ne me manque plus qu’une nouvelle formation. » 

Par la suite, Issa souhaite réaliser une nouvelle formation par validation d’acquis pour être assistant socio-éducatif et pourquoi pas poursuivre par la Haute école de travail social. « Ca commence à devenir un peu fatiguant. Je suis dans une sorte de routine, c’est assez répétitif et physiquement c’est assez dur, on sollicite souvent le dos. Et je pense pas faire ça toute la vie, du coup j’aimerais bien aller voir ailleurs. J’aimerais faire une validation d’acquis vu que la j’ai un salaire fixe. Reprendre l’école à plein temps ça pourrait être compliqué. Refaire des cours ne me dérange pas, mais l’aspect financier serait compliqué. »

Nous remarquons que la Maison lui a permis d’acquérir diverses compétences lui servant actuellement et pour son futur, tels que la tolérance avec le voisinage et la communication. Nous lui avons alors demandé : « Si cette expérience était à refaire la referais-tu ? », ce à quoi il répond : « Bah… non ! Mais peut-être pour l’expérience avec les TSHM oui ! » Nous le questionnons ensuite sur ce qu’il changerait s’il vivait à nouveau cette expérience : « Ce serait la communication ou l’approche plutôt avec les colocataires. Parce qu’il y a vraiment eu des situations compliquées. Et je pense que si on avait pu plus communiquer ou si on s’était plus mis à la place de l’autre, on en serait pas arrivé là. C’est rien de grave, c’est des histoires qui arrivent entre colocataires. » Il a finalement repris en disant que ce qu’il a vécu s’est passé pour une raison bien précise.

A la fin de notre rencontre Issa nous soumet l’idée d’intégrer une population un peu différente : des étudiants. Ces derniers permettraient de pousser certains jeunes vers le haut et d’être présents pour répondre à leurs questions et leurs craintes.

« Je pense que ce serait bien. Par exemple, pour moi qui étais en formation, d’avoir quelqu’un à qui poser des questions, qui saurait peut-être m’aider, même si on peut compter sur le soutien des TSHM. Je trouve que ça peut être bien et intéressant d’avoir des étudiants et d’être mélangé. »

Nous lui avons laissé la place de soumettre une suggestion pour les TSHM dans leurs futurs accompagnements auprès des jeunes. Il pense qu’il serait bien de mettre les règles de vie communautaires au clair dès le début et «… dès qu’ils ont bien assimilé les choses, relâcher un peu. Et peut-être plus partager de repas ensemble ».

Depuis qu’il a quitté la Maison, Issa n’a pas gardé d’attaches particulières. Il n’en avait déjà pas vraiment au moment où il l’habitait. Cependant, il garde toujours contact avec son ancien référent avec qui il a construit un lien de confiance solide. De plus, il serait partant pour un futur projet de voyage intergénérationnel.

« Je ne tiens pas forcément à garder contact avec les autres jeunes, mais évidemment avec Lisa. Par contre, s’ils m’écrivent, pour des nouvelles et parce qu’ils ont besoin de moi, je serais toujours là. »

Compte rendu d’une enquête de terrain

Maison du coin et naissance du projet

La région des Trois-Chêne, formée des communes de Chêne-Bourg, Chêne-Bougeries et le bas de Cologny est très active en terme de politique jeunesse. La population compte de plus en plus de jeunes et nécessite une nette augmentation des aménagements de l’espace public et des demandes de logement. A travers les dires de Madame la Conseillère administrative, Garcia Bedetti, nous avons constaté que la commune de Chêne-Bougerie était particulièrement investie. Selon elle, il est important d’améliorer l’efficacité des aides sociales en adaptant l’offre des services publiques aux besoins croissants des usagers.

Madame Garcia Bedetti nous explique que la naissance du projet Maison du coin vient de la FASe, de la commune et des politiques publiques (notamment elle-même). Le projet a été instauré pour palier aux besoins actuels de logement. Ce projet est inédit et doit permettre une certaine proximité sociale avec une facilité d’échanges entre les pairs (Paugam, 2014). 

Depuis le 4 janvier 2017, la Maison est utilisée pour deux fonctions : le logement pour des jeunes de plus de 18 ans et les activités via les locaux du rez-de-chaussée pour l’Association d’aînés Fondation Nouvel Horizon. La Maison comporte sept chambres pour une location d’une année renouvelable une fois, mais aussi de deux chambres d’urgences pour des accueils de 15 jours, renouvelable également une fois. Dans les deux cas, les loyers sont à bas prix pour permettre aux jeunes de se poser. Durant la période des vacances d’été la présence éducative est quasiment nulle. Les chambres d’urgence sont donc fermées. Cette situation pose une réelle question quant au fait de garder ou non un continuum éducatif même durant les deux mois d’été. 

Cette Maison dite « transitionnelle » vise l’autonomie des jeunes en difficultés financières, scolaires et/ou familiales en privilégiant une présence éducative légère par les TSHM (Référentiel du travail social hors murs, 2017). Ces derniers font partis des outils essentiels afin d’inviter les jeunes à échanger sur leur parcours de vie, leurs soucis et leurs interrogations. Nous avons rapidement comparé la Maison avec un foyer éducatif. A travers le regard d’Issa, mais aussi de Yacine, un TSHM, nous avons pu constater que le fonctionnement était bien différent.

« Le travail éducatif mené au sein de la Maison est porté sur la sécurité, la cohabitation, le vivre ensemble, l’estime de soi, apprendre à vivre seul, cuisiner, manger sainement et faire des machines. Il y a des règles de collocation, mais pas éducatives. Il faut balayer le côté foyer, c’est vraiment une maison de collocation avec des jeunes qui sont en difficultés. »

Yacine, TSHM

La Maison du coin est une ancienne propriété située non loin de la Maison de quartier du Spot et de la récente Voie verte reliant Genève à Annemasse. Celle-ci laisse place à une mobilité dite « douce » pour les piétons et les cyclistes. Pour que le projet favorise la socialisation des différentes personnes bénéficiaires, les locaux doivent se situer dans un quartier actif : commerces, restaurants, parcs, proximité des transports (Pattaroni, Thomas, & Kaufmann, 2009).

Les TSHM ont de réels moyens de prévention permettant à la Maison de perdurer dans le temps. Sans leur collaboration, le projet n’aurait pas la même valeur. C’est grâce à leur investissement que le projet a pu voir le jour.

Coopération entre la FASe et les TSHM

La coopération entre les différents réseaux est un enjeu majeur pour un tel projet. Que ce soit les équipes éducatives, la FASe ou les politiques publiques. Il est essentiel pour tous de suivre le même fil conducteur. La FASe est principalement active en soutenant les jeunes dans leurs projets. Elle peut également soumettre les dossiers des jeunes aux TSHM pour que ceux-ci entrent directement en contact avec eux. Tout comme les TSHM, ces professionnels accompagnent les collectivités locales pour qu’elles aménagent des places pour les jeunes afin de mettre à disposition des lieux d’accueils complémentaires.

Le fonctionnement de cette Maison se veut volontairement différent de celui des foyers. Le but est d’offrir un espace pour les jeunes, afin d’acquérir une stabilité et ainsi se concentrer sur leurs projets professionnels et personnels. L’objectif des TSHM et de la FASe est de mettre en place une autogestion de la Maison par les colocataires. Cela ne veut pas dire qu’aucune présence éducative n’a lieu, mais que les jeunes « …apprennent à se réguler entre eux (…) La Maison sert de tremplin pour les jeunes » (Yacine, TSHM).

La présence éducative est réfléchie pour ne pas être omniprésente afin de permettre d’en faire un lieu de vie où les colocataires peuvent se sentir chez eux et où il est possible pour eux de s’immerger dans les lieux de vie comme dans l’espace public. Les TSHM préfèrent passer de temps en temps, parfois même à l’improviste.

« Etre disponible quand il y en a vraiment besoin. On préfère passer, s’il y a du monde on reste, on discute, comme dans le cadre d’une tournée de rue. »

Yacine, TSHM

L’absence de mandat au sein du projet permet une souplesse et une adaptation particulière dans l’élaboration des cadres d’interventions des TSHM. L’action collective et individuelle au sein de la Maison est soumise à la libre adhésion des jeunes. Les TSHM sont disponibles et accessibles « sans seuil », sans conditions et sans enjeux. Ceci permet aux jeunes d’être valorisé dans leur autonomie tout en sachant qu’ils sont soutenus en tout temps par le réseau de la Maison. Yacine nous confiera d’ailleurs qu’il est « … impressionné des ressources que peuvent avoir les jeunes si on arrête de les assister ». Par ailleurs, l’absence de mandat peut aussi être une contrainte. En effet, il n’y a pas de cadre répressif, de cadre sécuritaire et de cadre normatif réel. C’est-à-dire que la Maison n’est mandatée par aucune autorité administrative et/ou judiciaire. Ce principe implique donc de recueillir l’adhésion du bénéficiaire avant d’envisager de travailler avec lui.

Pour les professionnels, les termes « action » et « observation » sont indissociables dans leur pratique quotidienne de travailleurs sociaux hors murs. L’action et la présence sociale servent de support à l’observation, tandis que l’observation permet de diriger l’action et la présence sociale. C’est exactement ce même type de pratique qui est mis en place dans la Maison. Le but étant d’être une personne ressource pour les bénéficiaires en mettant en valeur, en mobilisant et en développant leurs propres ressources.

Coopération entre les acteurs et intergénérationnalité

« Il n’y a jamais d’échec, mais un mauvais choix, une expérience. »
Claude, Président de l’Association des aînés

Le projet de la Maison du coin ne s’arrête pas au logement. L’objectif de l’intergénérationnalité à court terme est de pouvoir mettre davantage en avant l’aspect « aînés-jeunes », comme ressource pour ces derniers. De part leurs expériences et leur vécu, les aînés peuvent aider les jeunes à y voir plus clair ou être une oreille attentive. La création d’ateliers pour l’Association Nouveau Horizon, comme l’atelier cuisine ou l’atelier informatique, a pour but de favoriser les échanges entre jeunes et aînés afin d’apporter du renouveau dans la pratique du travail social. 

Par ailleurs, nous avons pu constater une différence entre travail prescrit et travail réel. Yacine nous a avoué que « … les interactions sont très faibles entre jeunes et aînés. On veut questionner chacun pour savoir s’il y a vraiment un sens à mettre en place de vrais projets intergénérationnels au sein de la Maison ».

La réalité n’est donc pas la même que ce qui est désiré. De plus, Claude nous a très bien expliqué que ce n’est pas aussi simple que ce que l’on imagine. Ce dernier nous confie que la présence des aînés dans la Maison est surtout pour bénéficier des locaux et se socialiser entre aînés pour rester proactifs. Ceux-ci profitent également de faire des activités extérieures comme des promenades, des repas au restaurant ou des projets avec les jeunes comme au Maroc et au Mont-Blanc.

« En globalité, l’intergénérationnel n’est pas compris. C’est bien plus subtil que simplement faire des courses pour une personne âgée ou loger dans une chambre de son appartement. C’est un partage et non pas un aspect commercial de service à service. Chacun doit trier quelque chose du lien. »

Claude, Président de l’Association des aînés

Le projet d’intergénérationnalité est une ressource, mais également une contrainte. Partager les mêmes locaux entre jeunes et aînés n’est pas toujours évident. Ceci demande une certaine adaptation pour les uns et les autres, par exemple lorsque certaines pièces de la Maison sont occupées. Ce projet demande donc une articulation particulière afin de contenter tout le monde dans les meilleures conditions. 

D’ailleurs, les aînés ont cette attention particulière à ne pas forcer le lien par crainte de déranger les jeunes. Mireille, une aînée ayant participé à un projet extérieur, nous confie qu’ils « … sont chez eux. Ils n’ont pas forcément envie de faire quelque chose avec des vieux en rentrant… Je n’irais pas forcément à la recherche de contact. Je ne veux pas les déranger. D’ailleurs je n’aurais pas vraiment envie de faire des choses dans la Maison ».

C’est justement à travers des projets à l’extérieur de la Maison que des liens ont été créé entre les jeunes et aînés, à travers un voyage dans différents déserts du Maroc et d’une montée du Mont-Blanc. Nous avons particulièrement échangé sur le voyage au Maroc, puisque Issa, Claude et Yacine y ont participé.

« Florence, une TSHM, m’a dit qu’elle souhaitait organiser un voyage marquant pour les jeunes de la Maison. Je lui ai alors parlé d’un voyage dans le désert du Maroc. En toute spontanéité, elle m’a dit « chiche » ? Et de la tout est parti, j’ai organisé le voyage. »

Claude, Président de l’Association des aînés

Ce voyage n’avait pas du tout un but éducatif, mais simplement une opportunité proposée aux jeunes pour voyager, comme le ferait n’importe quelle famille. L’occasion était parfaite pour construire un lien intergénérationnel. Le séjour s’est déroulé sur plusieurs jours, avec des nuitées à la belle étoile ou en hôtels.

Cet environnement hostile et peu commun était propice aux échanges et à l’ouverture à l’autre, même si ce peut être intimidant de partir avec des inconnus de tout âge. « Les jeunes sont preneurs et ne considèrent pas du tout les aînés comme des vieux cons. Je n’avais aucune appréhension de partir au Maroc avec eux. Vivre ensemble dans un environnement pareil favorise les échanges. L’entraide et la confiance étaient constantes, même si tout le monde ne se connaissait pas au début. Nous étions ensemble pour accepter les difficultés et les surmonter. » (Claude, Président de l’Association des aînés)

Le parcours de vie des aînés étant enrichissant pour les jeunes, il est intéressant de constater que Claude ainsi que les autres membres de l’association ont autant reçu de la part des jeunes. Claude s’est d’ailleurs confié sur ses apports de ce voyage.

« Suite à ce voyage, j’ai décidé de ne plus m’énerver. J’ai aussi fait un grand tri dans mon entourage. D’ailleurs, les jeunes ont livrés des choses personnelles avec beaucoup de confiance. Ils étaient très responsables. Même s’ils peuvent vivre des choses difficiles, ils n’ont jamais rien rejeté sur nous. »  

Le lien créé est si sincère que lorsqu’ils se croisent, ils se saluent avec beaucoup d’affection et de sympathie. Nous sommes intimement persuadés que vivre ce genre d’expérience ensemble a fait naître quelque chose de nouveau, qui n’aurait pas eu le même impact uniquement au sein de la Maison.

Pourquoi ne pas penser à des activités extérieures dans un premier temps pour pouvoir investir les activités intérieures dans un deuxième ?

Stratégies de travailleurs sociaux hors murs

La Maison a été créée pour être un lieu de vie transitionnel chaleureux. Le cadre répressif n’est pas imposé. Le TSHM tente de trouver un équilibre en étant présent sans réellement l’être. Ainsi, le jeune apprend peu à peu à vivre seul, comme il le serait dans un logement autonome. Le lien construit sera plus particulièrement d’être humain à être humain et moins d’aidant à aidé, d’accompagnant à accompagné, comme pourrait le demander le cadre éducatif d’un foyer. 

« J’ai beaucoup appris du travail des TSHM. J’ai été surpris par leurs capacités à communiquer avec les jeunes sans les brusquer. C’est un vrai travail de funambule. Je les admire pour leur flexibilité et leur tolérance face aux problématiques des jeunes, par exemple par rapport à la drogue. » (Claude, Président de l’Association des aînés). En tant que futurs travailleurs sociaux, cette reconnaissance dont l’aîné a fait preuve, de même que l’intérêt nouveau qu’il porte à ce rôle du travailleur social nous a fait chaud au cœur. Cela a mis en lumière les stratégies que les TSHM emploient pour satisfaire les besoins de chaque acteur.

La collaboration est très soutenue par les différents acteurs, que ce soit pas les politiques publiques, la commune, la FASe, les aînés ou la police municipale. Ce plan d’action collaborative permet notamment de favoriser l’autonomie et la responsabilisation des jeunes par des choses simples de la vie. Au final, que serait la vie sans le contact humain et le travail en commun ? Il est d’ailleurs souvent plus gratifiant de partager un travail commun grâce à une entraide d’équipe.

Le principe qui est selon nous le plus important et le plus représentatif de l’ensemble du projet, est celui de l’acceptation de l’autre dans son individualité et son entièreté. Par la disponibilité, le partage et la confiance des différents acteurs cités, le projet de la Maison du coin prend tout son sens et a beaucoup de valeurs à nos yeux. De part les échanges que nous avons eu la chance d’avoir, nous constatons que le travail intergénérationnel mériterait d’être approfondi lors de la reconduite de ce beau et innovant projet.

Cette enquête de terrain nous a permis de découvrir une nouvelle structure prometteuse pour les besoins actuels d’une société exigeante.

Bibliographie

Pattaroni, L., Thomas, M-P. & Kaufmann, V. (2009). Habitat urbain durable pour les familles, enquête sur les arbitrages de localisation résidentielle dans les agglomérations de Berne et Lausanne. Lausanne : cahier du laboratoire de sociologie urbaine lasur, EPFL.

Paugam, S. (2014). Intégration et inégalités : deux regards sociologiques à conjuguer in S. Paugam (dir), L’intégration inégale, force, fragilité et rupture des liens sociaux, 1-23.

Plateforme romande du travail social hors murs. (2017). «Référentiel» du travail social hors murs, dire les pratiques pour mettre en lumière collectivement un savoir-faire professionnel. Genève: Slatkine.

Réalisation

Aline Henaine – Julien Souto – Laurie Lacroix – Leila Ounis
(HETS Genève)

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