All eyes on SPOT

Avant de commencer notre enquête, nous avons pris du temps pour nous familiariser avec le SPOT et son équipe d’animation. Pour se faire, nous avons pris un rendez-vous avec une animatrice des lieux, afin qu’elle nous parle du SPOT, de son historique et de ses usagers.

La Maison de Quartiers de Chêne-Bourg – Le SPOT – est une association sans but lucratif ouverte à tous. Sa mission est de maintenir et renforcer les liens sociaux afin de contribuer à la promotion de la cohésion sociale, du bien-être et de la qualité de la vie. Les objectifs généraux de l’institution sont la prévention et la promotion de qualité de vie.  Les services sont proposés par le SPOT s’adressent à l’ensemble de la population vivant la commune de Chêne-Bourg. 

A la suite de cette première entrevue, nous avons fait le choix de participer à plusieurs repas afin de mieux s’imprégner de l’ambiance des lieux et de faciliter l’entrée en lien avec notre public cible, à savoir les jeunes. Ayant plusieurs expériences professionnelles dans le domaine de l’animation socioculturelle, nous étions habitués aux institutions accueillant uniquement un public adolescent.  Après avoir fait la découverte d’un accueil « tout public » et suite à plusieurs réflexions, nous avons émis l’hypothèse que les jeunes ont besoin d’un endroit où ils peuvent se retrouver uniquement entre eux. Et comme le SPOT a une politique d’« accueil pour tous », il est possible que ce dernier ne comble pas entièrement les attentes de la jeunesse des Trois-Chêne.

Ce qui nous mène à notre question de recherche ;

« Quel rôle joue le SPOT et son contexte d’accueil « tous public » dans le processus de socialisation des jeunes ? »

Afin de répondre à notre question de recherche, nous avons élaboré une grille d’entretien nous permettant de comprendre le rôle que joue le SPOT dans la découverte du monde extérieur à la cellule et au territoire familial. Ensuite de quoi, nous sommes entrés en contact avec deux jeunes qui fréquentent le SPOT depuis leur enfance : Matthieu 20 ans et Laura 27 ans. Nous avons choisi d’organiser un entretien commun avec les deux jeunes.  Ce dernier s’est déroulé dans une des salles de la maison de quartier du SPOT. Le jour où l’entretien s’est réalisé, nous étions munis d’une carte représentant les Trois-Chêne et de post-it dans le but de permettre à nos interlocuteurs de situé les lieux phares de leurs parcours de vie.

Dispositif mis en place lors de l’entretien

« A quel âge vous êtes arrivé la première fois au SPOT ? »

Matthieu âgé de 20 ans est un natif de Chêne-Bourg qui fréquente la maison de quartier depuis son plus jeune âge. Il se trouve d’ailleurs que c’est le seul endroit où ses parents le laissaient s’y rendre seul.

 « A chaque fois que je sortais de chez moi, ma mère elle ne me demandait pas où j’allais. Par contre, à 19 h – 19 h 30, le SPOT il recevait un appel : « est-ce qu’il est chez vous ? » « On vous l’envoie » après je rentrais. »  

Matthieu 20 ans

« A quel âge vous êtes arrivé la première fois au SPOT? »

En ce qui concerne Laura 27 ans, elle a emménagé dans la commune des Trois-Chêne à l’âge de 10 ans. Elle rentre pour la première fois au SPOT à l’âge de 12 ans. Avant cela, elle n’avait pas le droit de sortir seule de chez elle et la maison de quartier est rapidement devenue son lieu de sortie.

« Moi, c’était vraiment, si tu vas au SPOT OK, si tu vas ailleurs, tu ne sors pas en fait. »

Laura, 27 ans

Selon la psychologue Julie Deville, les jeunes ont « des occasions de fréquenter d’autres espaces, mais rarement de manière autonome .» (2007, p.7). Dès lors, le SPOT devient en quelque sorte une extension territoriale pour les jeunes, qu’ils peuvent expérimenter libre de tout contrôle familial, dans le sens où les parents se sentent rassurés lorsqu’ils savent que leurs enfants s’y trouvent.

Là, il y a un engagement dans le familier décrit par Marc Breviglieri. Celui-ci assure un bienfait pour l’usager et lui offre un cadre sécure dans lequel il peut s’épanouir. Laura et Matthieu s’y sentent bien, comme à la maison.

« Moi, en tant qu’ado j’ai beaucoup fréquenté le SPOT »

Durant leur adolescence, Laura et Matthieu ont énormément fréquenté le SPOT. Ils venaient tous les jours après les cours pour passer leur temps libre et retrouver leurs amis. Ils nous confient qu’à cette période de la vie le SPOT est un point de rendez-vous central pour tous les jeunes des Trois-Chêne. 

« Au début c’est vraiment l’entrée au cycle où tout le monde te dit : « viens on va danser au SPOT, machin et tout », tu y vas… pis tu commences à connaître les gens, connaître les lieux pis tu commences à squatter. »

Laura, 27 ans

« On allait après les cours ou quoi… ben c’était justement pour pas être dehors, préfère être au chaud avec des éducs avec euh enfin avec des animateurs… on avait billard, ping-pong, enfin c’était vraiment le bon SPOT on va dire ça. »

Matthieu, 20 ans

Ici, la maison de quartier du SPOT peut être définie comme étant un espace intercalaire comme le souligne Marc Breviglieri dans son article « l’arc expérientiel de l’adolescence » (2007). Selon lui, l’espace intercalaire permet l’apprentissage de mode de fonctionnement en société. C’est un espace où les jeunes font l’expérimentation du « dehors » et « dedans ». En somme, c’est une jonction entre le domaine familial et public.

En parallèle, les deux jeunes interviewés nous ont confié avoir d’autres endroits bien à eux. Par exemple, Laura nous a expliqué que lorsque le SPOT était fermé, elle se promenait dans le quartier.

A contrario, Matthieu n’attendait pas que le SPOT soit fermé pour se rendre dans d’autres endroits accompagné des jeunes du quartier.

 « En fait avec mes copines on était un peu des tarées, on descendait toute la Place Favre et on faisait en fait la rue aller-retour à pieds […]de la Place Favre jusqu’au bout et on revenait. »  

Laura, 27 ans

« Alors moi pour être honnête j’ai eu une période d’ado… moi je n’ai jamais lâché le SPOT entre guillemets euh… j’ai eu une grosse période euh… Place Graveson. »

Matthieu, 20 ans
Place Graveson

Il apparait clairement que les expériences faites par nos deux jeunes à l’intérieur du SPOT ne sont pas les mêmes que lorsqu’ils se retrouvent entre amis à l’extérieur. Nous relevons ici que l’espace urbain est investi différemment par Laura et Matthieu. En effet, Laura se promène dans le quartier alors que Matthieu investit la place Graveson. Cette différence peut s’expliquer grâce au texte de Deville qui insiste sur le fait que les filles « ne sont pas absentes des rues mais, contrairement aux garçons, elles ne font que passer, elles ne s’arrêtent jamais.» (2007, p. 8). Cela implique donc une certaine privation du droit à occuper l’espace public de leur quartier, ce qui est remédié par le fait de marcher continuellement. De cette manière, les filles échappent à « l’intériorisation de longue date de l’idée que leur présence dans la rue ne serait pas justifiée, en partie par des craintes des interprétations et des réactions auxquelles elles pourraient se trouver confrontées : ragots, agressions verbales, voire physiques.» (2007, p.8).

Aussi, il est important de relever le fait que cette intériorisation résulte de plusieurs facteurs. Pour commencer, les médias fabriquent des représentations des jeunes hommes des quartiers populaires qui les assimilent à des agresseurs et cantonnent les filles comme des victimes potentielles de ces derniers. Ensuite, les institutions scolaires produisent une influence sur le comportement des enfants, en inculquant des notions de genres d’une société patriarcale qui dictent énormément les normes que les filles doivent respecter. Pour finir, le contrôle parental sur les sorties des enfants provoque des effets qui, lorsqu’ils sont combinés aux facteurs énoncés au préalable, vont davantage être prononcés dans le comportement des filles dans l’espace public.

En ce qui concerne Matthieu, la place Graveson peut s’apparenter à ce que Gilles Henry (2007) qualifie de « micros-lieux » dans son texte « « Micro lieux » appropriés sur le territoire du cercle familial ». Un passage entre le « dedans » et le « dehors » ». Les micros-lieux correspondent à des espaces urbains que les jeunes s’approprient. Un micro-lieu peut donc aussi bien être un hall d’entrée qu’un abribus. Généralement, l’usage que les jeunes font de ses lieux n’est pas « conventionnel » au sens où ils ne font pas ce que la société attend. Par exemple, sur la place Graveson de Thônex, les jeunes se retrouvent pour « faire du foot », « mettre du son » ou encore « simplement discuter ». Ces micros-lieux, sont décrits comme étant une « aire intermédiaire d’expérience » où « les membres du groupe font, selon les termes de Georg Simmel, l’expérience de « plus de société » qu’auparavant : ils sont réunis pour la réalisation d’une tâche commune, ne serait-ce que celle de parler entre eux ; ils partagent un même sentiment, ne serait-ce que celui d’appartenance au même groupe d’amis, ou une même manière de penser, peut-être même seulement le sentiment d’avoir le même point de vue sur tel ou tel sujet de discussion ; ils partagent des moments de convivialité, tout simplement. » (Henry, 2007, p.5).

« Le cadre est différent en fait parce que là c’est bienveillant, etc. tandis que là-bas si t’as des interactions avec les adultes c’est plus euh… des forces de l’ordre ou des gens qui vont se plaindre, ou… »

Laura, 27 ans

A l’inverse du SPOT, les rapports avec les usagers de la place Graveson semblent être plus conflictuels. La maison de quartier du SPOT pourrait faire office de « rue-lien », c’est-à-dire un espace qui mélange, sépare, rassemble et lie les acteurs, pour entrer en contact avec leurs pairs, mais aussi avec la municipalité par le biais des professionnels. La place Graveson représente, quant à elle, ce que Sophie Ruel, Véronique Bordes, Philippe Sahuc et Gaëlle Boutineau définit comme étant la « rue-sauvage », qui serait un lieu de peur par excellence où se retrouvent toutes les émotions collectives du quotidien. Cette conception de la rue leur permet de jouer avec les représentations de menace qui sont construites autour de la jeunesse et de devenir visibles dans l’espace public. Toujours dans l’idée d’un « air intermédiaire d’expérience » Breviglieri introduit la notion d’espace intercalaire. La place Graveson joue un rôle différent du SPOT dans l’apprentissage de la citoyenneté par les jeunes. C’était une cachette où se replier et au sein de laquelle ils pouvaient expérimenter la transgression de certaines normes sociétales. Toutefois, ces dernières n’auraient pas pu se produire au Spot en raison de l’encadrement des professionnels. Matthieu a donc été contraint de trouver un autre endroit à cet effet.

« Tu commences à grandir on te dit “ouais tu veux faire des petits jobs ? »

En grandissant, les besoins de chacun évoluent et avec l’âge, les besoins de formation et d’expériences professionnelles deviennent prépondérants. Laura et Matthieu sont aujourd’hui moniteurs et monitrices au sein de la maison de quartier, mais cela ne s’est pas fait en un jour. Ils ont d’abord commencé par des petits jobs, proposés soit par l’équipe d’animation soit par les TSHM se trouvant juste au-dessus du SPOT, avant d’obtenir leur statut professionnel actuel.

« Aussi j’ai commencé en tant que petits jobs donc euh… ça soit un truc tout bête aller par exemple quand il y a les manifestations sur la Place Favre, aller préparer les tables, mettre la tente, aider à faire les grillades, les frites, tenir la caisse… que ça soit un truc tout bête quoi… voilà des petits jobs. »

Matthieu, 20 ans

« J’aimerais bien pour me faire un peu d’argent de poche et c’est comme ça que ça s’est engrené euh… tu bosses bien, ils te rappellent, etc. »

Laura, 27 ans
Affiche du festival deschênés

Avec les besoins de formation professionnelle, le type d’engagement change Breviglieri introduit la notion un engagement « par le plan », c’est-à-dire par un projet individuel en souhaitant travailler avec et pour le SPOT.

Il faut également relever le fait que si l’engagement est différent pour nos deux jeunes, la fonction du SPOT évolue aussi. Il y a un glissement de la « rue-lien » vers la « rue-polis » qui, toujours selon une étude des espaces publics urbains toulousains publiée en 2008, est le reflet de la forme du lien social global, leur permettant de s’approprier les codes et les règles de la société dans laquelle ils vivent pour pouvoir influencer les fonctionnements municipaux.

 POUR FINIR 

Au terme de cette enquête, nous avons pu constater que, même avec son contexte d’accueil tous publics, la Maison de quartiers du SPOT a joué un rôle prépondérant dans la socialisation de nos deux jeunes. Jouant dans un premier temps le rôle d’espace rassurant pour la famille, le SPOT a été le premier lieu de découverte du monde hors du cadre familial. Il a permis à Laura et Matthieu de faire connaissance avec le quartier et ses divers acteurs tout en garantissant un cadre sécurisant. Puis, au fil du temps, nous avons vu ce rôle évoluer. En effet, ce lieu de rassemblement est petit à petit devenu un espace institutionnalisé dans lequel les jeunes peuvent faire l’expérimentation du « dedans » et du « dehors ».

Et enfin une fois devenu adulte le SPOT est resté un lieu phare dans leur vie leur permettant de s’approprier les codes et les règles de notre société afin de pouvoir influencer son fonctionnement. Cependant, même si le SPOT semble avoir répondu à l’ensemble de leur attente, il est apparu que nos protagonistes ont quand même fait la recherche parallèlement d’un espace non institutionnalisé pour se confronter directement à la société. Par exemple, l’investissement de la place Graveson leur a permis d’expérimenter la surexposition en utilisant l’espace public comme un espace de socialisation, de revendication et d’expression. Et, dans un ordre d’idée similaire, les balades de Laura permettaient d’atteindre les mêmes objectifs sans que la réputation féminine ne rentre en compte et implique une forme de jugement.

En définitive, nous avons remarqué que le processus de socialisation des jeunes dans le quartier des Trois-Chêne semble se dérouler d’une part dans des espaces institutionnalisés – comme le SPOT, l’école ou encore les clubs sportifs – et, d’autre part, par l’appropriation d’espaces publics au sein desquels aucun cadre institutionnel n’empêche une expérience véritablement autonome de la vie.

Only the Spot can judge me

Bibliographie:

  • Breviglieri Marc , « L’arc expérientiel de l’adolescence : esquive, combine, embrouille, carapace et étincelle… » , Education et sociétés, 2007/1 n° 19, p. 99-113. DOI : 10.3917/es.019.0099
  • Gilles Henry, « « Micro lieux » appropriés sur le territoire du cercle familial », Sociétés et jeunesses en difculté [En ligne], n°4 | Automne 2007, mis en ligne le 18 février 2008, consulté le 13 novembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/sejed/1423
  • Julie Deville, « Investir de nouveaux territoires à l’adolescence », Sociétés et jeunesses en difculté [En ligne], n°4 | Automne 2007, mis en ligne le 27 mars 2008, consulté le 13 novembre 2018. URL : http:// journals.openedition.org/sejed/1633
  •   Sophie Ruel, Véronique Bordes, Philippe Sahuc et Gaëlle Boutineau, « Les espaces publics urbains toulousains au prisme de la jeunesse : modes d’appropriation, usages et fonctions », Enfances Familles Générations [En ligne], Articles sous presse, mis en ligne le 17 août 2018, consulté le 13 novembre 2018. URL : http://journals.openedition.org /efg/2432

Réalisation:

Barnabé Sartor (HETS)

Jean Aka (EESP),

Kenny Lencrerot (EESP),

Killian Sormanni (HETS)

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