Gradelle

L’ espace urbain devient objet de lutte

Lors de notre première immersion dans le quartier de la Gradelle, situé à Chêne-Bougeries, nous nous laissons bercer par l’ambiance apaisante du quartier, nos pas n’ont pas de buts précis, nous vagabondons pour nous familiariser avec le territoire. Nous constatons que ce quartier est paisible, le silence est en harmonie avec les oiseaux qui chantonnent en cette belle journée d’automne ensoleillée. L’air se veut respirable, les arbres perdent leurs duvets d’été, nous sommes dépaysés du centre-ville que nous fréquentons quotidiennement, étouffant et bruyant, rythmée par les sirènes et les personnes pressées d’aller au travail. Malgré la saison, nous observons que l’herbe des parcs est nettoyée de ses feuilles mortes, que les terrasses sont bien rangées et que les trottoirs ne sont pas jonchés de détritus. Cette atmosphère apaisante nous procure une sensation de bien-être et nous invite à continuer à déambuler dans les ruelles adjacentes.

Au fur et à mesure de nos déplacements, nous constatons la présence de nombreux établissement public tels que des EMS et des écoles. L’un de nous remarque que nous n’avons pas croisé beaucoup de personnes, un autre rappelle que nous sommes dans une heure creuse. Soudain, nous voyons des pictogrammes colorés au sol désignant différents interdits. Leurs couleurs éblouissantes attirent immédiatement notre attention et des interrogations émergent. Qu’est-ce qui se joue dans cette espace ? Comment cet espace est-il utilisé ?

Ces questionnements nous encouragent à rester sur les lieux jusqu’à la pause de midi. Dès lors, nous sommes surpris par l’arrivée de deux vagues de jeunes étudiants, l’une arrive du cycle d’orientation et la seconde de l’école de commerce Raymond-Udry. Nous pensons qu’ils sont seulement de passage, néanmoins, certains groupes de jeunes prennent possession de l’espace public, s’installent sur des places aménagées dans les chemins de traverse situés au Pré-Du-Couvent. A l’écoute des nuisances sonores, des différentes odeurs et des déchets laissés sur place, nous comprenons mieux la présence de ces fameux pictogrammes.

Notre enquête va donc d’abord s’intéresser aux différentes mobilités, à celles qui sont conventionnelles, au sens de la mobilité attendue dans ces espaces, mais aussi aux mobilités non conventionnelles qui bousculent les normes attendues. Ensuite, nous nous intéresserons aux conflits qui peuvent émerger entre ces deux modes de mobilités. Nous avons choisi trois dimensions pour analyser ces différentes mobilités. L’aspect fonctionnel (l’usage pratique des personnes utilisant l’espace public) ; l’aspect social (les interactions entre les différents acteurs du quartier) ; l’aspect sensible (les préférences des différents acteurs dans l’espace public). (Pattaroni, Thomas & Kaufmann, 2009)

À l’aide du croquis ci-dessus nous avons cartographié les différentes mobilités des personnes, principalement celles des étudiants à l’échelle micro du quartier de la Gradelle. C’est-à-dire entre l’école Raymond-Udry, la Migros, le cycle d’orientation de la Gradelle et le quartier du Pré-du-Couvent. Nous avons tiré un constat de ces différentes mobilités.

Mobilités conventionnelles : d’un point A à un point B

Premièrement, les mobilités conventionnelles, trajet d’un point A à un point B, exemple : sortir de l’école de commerce jusqu’à l’arrêt de bus. Comme représenté au-dessus par les grosses flèches pleines. Ces dernières sont des conventions urbaines attendues par les habitants. Deuxièmement, les mobilités représentées par des flèches en traitillé représentent une mobilité non conventionnelle. Notre problématique a émergé lors d’entretiens menés avec différents acteurs du quartier, une habitante historique nous a fait part de la mutation de ce dernier.

« Ça fait déjà 10 ans que je suis dans le quartier et puis c’est vrai qu’avec la construction de l’école, des nouveaux bâtiments, il y a beaucoup plus de monde qui circule, et c’est vrai que justement avec ces étudiants ça crée pas mal de soucis ».

En effet, nous sommes dans un quartier en mutation, ce genre de changement peut bouleverser le quotidien des habitants historiques du quartier s’il n’est pas bien réfléchi en amont. À ce sujet, une étude montre que si l’aménagement d’un quartier n’est pas optimal et n’a pas su suivre l’évolution de ce dernier, certains groupes vont détourner l’usage prévu des espaces :

« Cette production d’espace nouveau reste importante, car elle témoigne de nouveaux besoins d’espace, différents, mieux adaptés. Ceci dénonce donc, de façon criante, l’inadaptation des espaces existants et permet de mettre en avant la créativité de certains groupes sociaux qui se servent du détournement pour des espaces sociaux communs » (Ruel, Bordes, 2018, p.4)

À la suite d’un entretien avec un concierge du quartier du Pré-du-Couvent, nous comprenons mieux son attente concernant l’utilisation des lieux. Il nous explique que d’un aspect « fonctionnel », les jeunes prenant possession des lieux ne lui posent pas de problèmes du moment qu’ils respectent l’environnement et qu’ils ramassent leurs déchets : « les élèves viennent en groupe durant les pauses, ils achètent des choses à manger et restent ici. Ils ne me posent pas de problème du moment qu’ils respectent les lieux ». Concernant l’aspect « social », il nous explique qu’il dialogue avec les jeunes pour demander le respect des lieux et que celui-ci n’est pas rompu. Pour le troisième aspect, qui est le « sensible », il souhaite la bonne tenue de son quartier par le respect du lieu, des habitants et de son travail.

Un second entretien avec une habitante du quartier du Pré-du-Couvent, va dans le même sens que celui du concierge. Tous d’abord, cette dernière réclame un respect de l’environnement. Ensuite, elle dialogue avec les jeunes pour demander le respect des lieux. Enfin, elle souhaite que les utilisateurs de cet espace respect les règles de cohabitation en vigueur dans le quartier :

« le fait que ses jeunes se retrouvent là, mangent, discutent, pour moi il n’y pas de soucis du moment qu’ils nettoient qu’ils soient respectueux du milieu et des personnes ».

Mobilités non-conventionnelles : le temps de se poser, c’est s’interposer

A contrario, d’autres types de comportements ne sont pas conventionnels selon les acteurs interviewés. Par exemple, lorsque les jeunes s’approprient l’espace public et transgressent les normes en vigueur dans le quartier, cela peut heurter certaines sensibilités. Prenons l’exemple d’un groupe de cinq jeune qui vient s’installer dans le parc en bas des immeubles résidentiels à l’intérieur du quartier du Pré-du-couvent. Ces derniers peuvent adopter une attitude non conventionnelle en étant bruyants ou non conformes aux normes régies tacitement dans ce lieu :

« Quand un individu est supposé avoir transgressé une norme en vigueur, il peut se faire qu’il soit perçu comme un type particulier d’individu, auquel on ne peut faire confiance pour vivre selon les normes sur lesquelles s’accorde le groupe. Cet individu est considéré comme étranger au groupe (outsider) » (Becker, 1985, p.22).

Selon le concierge, l’utilisation des lieux est non-conventionnelle lorsque les jeunes s’installent en groupe aux abords des entrées d’immeubles et des sorties de secours :

« ils viennent à 15 ou à 20, c’est surtout les élèves de l’école de commerce qui posent problème, car durant les pauses, au lieu de rester aux abords de l’école, ils viennent acheter des choses à manger et restent ici. Ils viennent par groupe et se mettent dans les sorties de secours vers les entrées d’immeuble et font un peu de saleté ».

Concernant les interactions sociales avec les différents protagonistes du quartier, ce dernier nous explique que les étudiants ne sont parfois pas réceptifs à ses dires, il souhaite être plus entendu dans ces interactions avec les jeunes. L’habitante du quartier soulève avec similitude les attitudes non conventionnelles que peuvent avoir certains étudiants tels que le bruit, les cris et les déchets qu’ils laissent derrière eux en partant. De plus, elle met également en avant le fait que les jeunes n’écoutent pas les demandes des habitants :

« C’est vrai qu’ils se posent souvent dans les parcs qui sont réservés un petit peu aux habitants, mais ce n’est pas tellement le problème que ses jeunes se retrouvent là, mangent, discutent. Enfin, du moment qu’ils nettoient qu’ils sont respectueux du milieu pour moi il n’y pas de soucis. C’est à partir du moment où ça commence à dégrader le reste, à laisser les déchets partout, à mettre de la musique, à parler très fort, voilà, ça, c’est vrai que c’est un petit peu dérangeant… C’est vraiment le côté dégradation qui pose problème ».

La mise en lumière de ces différentes mobilités (conventionnelle, non conventionnelle) que nous avons traitée explicite les limites entre l’espace public et l’espace privé. En effet dès que l’on sort des conventions urbaines qui régissent le quartier, cela peut heurter la sensibilité des personnes. Prenons le cas de l’accessibilité sonore, une étude d’enfance famille et génération, en lien avec la place des jeunes dans l’espace public nous éclaire sur les différents conflits que peuvent naitre de cette situation :

« L’accessibilité sonore (Chelkoff et al., 1988), par exemple, remet en cause les limites strictes du public et du privé, ce qui n’est pas sans poser problème lorsque certains groupes stationnent dans l’espace public, mais dont les échanges sonores rentrent dans l’espace privé ». (Ruel, Bordes, 2018, p.7)

Conflit : dur dur de cohabiter !

Au fur et à mesure de notre enquête, nous avons constaté que les différences entre les mobilités conventionnelles et non-conventionnelles peuvent donner lieu à divers conflits. L’habitante du quartier identifie différents problèmes de cohabitation : le manque de respect ; la dégradation du lieu, ce qui mène à un conflit d’usage de l’espace public. De plus, la relation est conflictuelle, car les jeunes sont opposés au dialogue avec les adultes. Enfin, elle pense que le territoire n’est pas aménagé correctement pour l’accueil de tous :

«C’est vrai qu’ ils sont confrontés à ce genre de choses ou finalement les jeunes ne savent pas où aller. Donc c’est vrai qu’il n’y a pas de bancs, il n’y a pas de structures aménagées dehors où ils peuvent s’assoir , donc finalement, ils vont où ? Ils vont dans des parcs plus ou moins aménagés qui appartiennent justement aux locataires, aux habitants. Donc oui, je pense qu’il y a un réel problème d’aménagement des bâtiments scolaires ça c’est clair ».

La mauvaise utilisation du lieu est pour le concierge source de conflit, car les jeunes n’utilisent que rarement les poubelles à disposition. La relation sociale avec les jeunes est compliquée, malgré le fait que le lien soit rompu. Ce dernier souhaite que les utilisateurs respectent le lieu, ramassent leurs déchets et respecte son travail de concierge. Enfin, il est ouvert aux dialogues avec les différents protagonistes .

« quand on leur dit quelque chose, ils le prennent mal, parce qu’ils veulent être tranquilles, fumer leurs pétards. Le souci c’est que 2, 3 fois je les ai abordés et je leur ai dit « si vous venez ici, ça  ne me pose pas de problèmes. Il y a le droit de passage, si vous venez faire votre pause et que vous ne laissez pas de bordel. Personne ne vous dira rien, mais vous venez nous déranger et en plus vous laissez du bordel. Ils écoutent les remarques, mais après ils reviennent et font pire donc voilà, ça rentre par-là, ça sort de l’autre côté ». Il ajoute qu’il n’a jamais eu d’altercation : « Non je n’ai pas eu d’altercations. Mon collègue et moi, on n’est pas du genre à se battre. On dit une fois, deux fois, et après si ça continue, on ne va pas chercher plus loin. Ça ne sert à rien si c’est pour se créer des ennuis ».

En conclusion, nous avons parcouru un long chemin depuis notre première immersion dans le quartier de la Gradelle d’apparence calme et paisible. Cependant, c’était sans compter la complexité sociale qui s’articule entre différents acteurs à une échelle micro d’un secteur de quartier. En effet, les attentes différentes entre les habitants et les jeunes. Les premiers désirent garder la quiétude de cet espace, alors que les seconds investissent l’espace public, car l’environnement spatial n’est pas adapté à leurs besoins. D’autres études rejoignent nos constats, en ce qui concerne l’importance de l’aménagement public :

« Si les espaces publics urbains sont régulièrement organisés par des décideurs, l’usage qui en est fait ne peut jamais être déterminé à l’avance. La jeunesse va construire sa relation aux espaces publics urbains en fonction de ses trajets quotidiens et activités, de ses rencontres, réappropriant les lieux bien souvent autrement que prévu. Et c’est peut-être ce qui en fait l’intérêt pour les jeunes ». (Ruel, Bordes, 2018, p.8)

Dans ce cas de figure, il existe deux possibilités pour améliorer la cohésion sociale. L’une d’entre elles se veut médiatrice, ce sont les dispositifs mis en place par les travailleurs sociaux hors murs Chêne & Co : lâche pas ton pote (prévention des risques) et la brigade déchets (responsabiliser les personnes qui font usage de l’espace public à respecter l’environnement). Ces actions de sensibilisations essaient d’amener une réponse sociale à la problématique. De plus, le déficit d’équipement dans le quartier amène la création de solutions alternatives qui viennent du secteur privé. Il y a l’exemple de la Migros qui répond au manque d’infrastructure en adaptant son offre avec la mise en place de restauration rapide et en modifiant l’aménagement du lieu, en y ajoutant des micro-ondes en fonction des besoins des jeunes. 

Bibliographie :

Becker, H. (1985). Outsiders: Etudes de sociologie de la déviance. Paris: Editions Métailié.

Bordes, R. (2018) Enfances Familles Générations, Revue interdisciplinaire sur la famille contemporaine, Volume 30.

Réalisation :

Derungs Siméon (HETS Genève) , Önder Sinan Semih (HETS Genève), Patané Robin (HETS Genève) , Silva Nathan (HETS Genève).

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